11/11/2010
Attendez-nous ! On arrive !
Empétollé dans les hautes pressions de l’anticyclone des Mascareignes, je rédige une news que je n’aurais jamais du écrire puisque j’étais intimement persuadé que nous serions arrivé alors ou au pire en train d’arriver. Le bateau est actuellement scotché dans une mer sans ride. C’est absolument irréel. On a l’impression d’être dans un grand studio de cinéma hollywoodien dans lequel on simule cette navigation tellement on ne sent pas l’air. Tout à l’heure, nous avons eu droit à un superbe coucher de soleil. Toutes les conditions étaient réunies pour le rayon vert mais malheureusement le spectacle a juste été magnifique.
Quels sentiments sont les nôtres ici ce soir à 500 milles de l’arrivée, de la famille, des amis, d’un bon repas ? Et bien il y a de la frustration évidemment. Comment pourrait-il ne pas y en avoir ? Cela fait 64 jours que nous sommes partis de Lorient. Nous avons patiemment tracé notre sillage mille par mille sur l’Atlantique et sur l’Indien. Plus de 10 000 milles soit 18 000 kms sur la grande bleue à la vitesse d’une bicyclette. Tous les jours, nous avons regardé ce petit curseur rouge sur Maxsea avancer sur une carte du monde tellement vaste. Une grande boucle autour de l’immense continent africain à la force du poignet. Et aujourd’hui notre route s’arrête à deux pas de la fin comme ça sans prévenir. « Isn’t it ironic don’t you think? » chante Alanis Morissette. On entonne le refrain avec elle « Ironique oui ! » Depuis plusieurs jours nous savons que nos proches débarquent au fur et à mesure à l’aéroport de l’île Maurice avec la ferme intention d’en découdre avec une fête de retrouvailles mémorable. Et nous on barbote à 1 noeuds (ah c’est déjà bien 1 noeuds !) ce qui nous met la ligne d’arrivée à 570 heures de la proue de Jolokia soit à quasiment 24 jours de mer. Ironique oui oui !
J’exagère car je sais que le vent va revenir. Depuis plusieurs jours je télécharge des fichiers grib matin et soir. Je surveille cette zone de haute pression depuis longtemps et je me dis que c’est par ce moment dur pour le moral que passe la route pour Maurice. A terre aussi on se demande combien de temps la situation restera ironique. Je pense que quelques uns s’imaginent déjà reprendre l’avion sans avoir vu le grand piment rouge embouquer le chenal de Port Louis. J’imagine plusieurs têtes connues penchées sur un même ordinateur portable au bord du lagon surfant sur les sites de météo marine, donnant des avis, éructant sans doute dans des « Mais non pas par là !! voyons ! ». On voudrait leur dire « Attendez-nous ! On arrive ! On fait de notre mieux ! ça va le faire ! » Les fichiers météo sont formels. Le vent revient et il sera bien orienté pour nous offrir la ligne d’arrivée en route directe. Nous avons un petit pécule de milles dans l’est pour cela. On espère que ça va payer maintenant. Cette nuit sous un croissant de lune ou sous la croix du sud, nous allons guetter l’arrivée d’Eole.
Pour moi ce temps est malgré tout bénéfique. C’est bien sûr un sas bienfaiteur entre deux mois de mer et la terre ferme. Mais c’est aussi une pause bienvenue entre 4 ans de projet et la fin de l’aventure. Il va falloir maintenant débarquer, faire le point et commencer le lent processus de digestion.
La priorité va au témoignage. Pour cela, nous avons des outils de luxe que vous apprécierez j’en suis sûr. Il y a le récit de Gérard Janichon qui se bouclera à notre descente du bateau. C’est pas beau ça ?! Un autre livre, de photos lui, sortira aussi chez Gallimard en décembre (Justine virevolte actuellement entre ses quarts et la maquette). Enfin Chloé déposera 3 années de rushs dans un film documentaire de 52 minutes qui sera diffusé sur la chaîne Ushuaïa.
Vous l’avez senti nous sommes tous en train de penser ces années passées « la tête dans le guidon » pour qu’il en reste quelque chose d’utile. Je suis actuellement dans ce travail intérieur. Je commence toute mes pages blanches de réflexion par des questions du type « à quoi ça sert ? », « Pourquoi tout cela ? », ou la remarque désormais culte de Jean-Luc Gourmelen « Quatre ans de travail pour deux mois de bateau, Est-ce bien raisonnable ? »
La première réponse je l’ai et je vous la donne en exclusivité : le plaisir !
Le plaisir de partager ce que l’on aime. Pour certains c’est un bon gueuleton. Pour moi c’est la mer et les bateaux. Bah oui comme beaucoup de choses c’est meilleur à plusieurs. (Encore que pour être parfaitement honnête le plaisir solitaire me semble de plus en plus tentant…)
Le plaisir dans l’effort aussi. Comme un marcheur qui escalade une montagne avec peine, pendant ces quatre années je me suis souvent demandé ce que je faisais là. Vers la fin de la préparation, j’ai même eu le sentiment que l’oxygène venait à manquer, rendant chaque pas de plus en plus difficile. Mais maintenant que je suis presque en haut, je me retourne et me dis : « P….. la vue est belle quand même ! »
Enfin le plaisir des rencontres que seul un projet comme le Défi Intégration peut apporter. Parce que ce type de projet exige de la générosité et une âme passionnée. Dans la vie de tous les jours finalement, je trouve qu’on rencontre peu de gens. D’abord parce qu’on a rarement le temps et que les occasions sont rares de découvrir tranquillement une autre personne. Et puis surtout quand on est passionné, on devient difficile en rencontre. On n’accroche facilement qu’avec des gens passionnés. Qu’importe la passion d’ailleurs. C’est la flamme qui est belle pas le combustible. Le Défi Intégration avait besoin de tout, il est très vite devenu un très bon spot de gens passionnés et généreux. Je vous le recommande. D’ailleurs il y a de beaux spécimens qui nous attendent en ce moment à Maurice. Allez Eole soit sympa envoie nous là-bas !
Il est 22h et je vous jure que c’est vrai. Olivier vient de crier dans le cockpit. Le bateau file plein nord à 4 noeuds. Eole doit sûrement être passionné et généreux…
Eric
|